04.06.2008
Un peu d'histoire: intervew de André Lewin
INTERVIEW ACCORDEE PAR M. ANDRE LEWIN, ANCIEN AMBASSADEUR DE FRANCE EN GUINEE ET PRESIDENT-FONDATEUR DE L’ASSOCIATION D’AMITIE FRANCE-GUINEE
1°) Comment vous est-il venu l’idée de créer une association d’amitié entre la France et la Guinée ?
Comme vous le savez, j’ai été ambassadeur de France à Conakry de 1975 à 1979, ce qui m’a permis de connaître, d’apprécier et d’aimer la Guinée. C’est au début de 1980 que j’ai créé ladite association, compte tenu de mon profond attachement à la Guinée. En 1984, l’association comptait 400 adhérents. Je précise, pour la petite histoire, que le Président F.Mitterrand en était sympathisant, mais pas adhérent parce qu’il n’a jamais payé de cotisation. Ma dernière visite en Guinée remonte à 2006 à l’occasion d’un congrès médico-pharmaceutique. Je compte m’y rendre de nouveau en avril 2008. Je n’ai pas de pied-à-terre en Guinée, bien que Sékou Touré eut proposé de me donner une case. Je précise que je suis depuis 2003 citoyen d’honneur de la Ville de Conakry.
2°) Ambassadeur à Conakry, vous êtes surtout perçu comme un ami personnel de Sékou Touré pendant les années de plomb (arrestations arbitraires, tortures, assassinats, etc…). Aviez-vous posé à votre ami personnel, ne serait-ce qu’une seule fois, la question de savoir pourquoi il martyrisait autant son peuple qui semblait pourtant l’adorer ?
Lors de mon séjour diplomatique en Guinée, j’avais parmi mes objectifs la libéralisation du régime de ce pays. Mes relations avec Sékou Touré m’ont permis d’aider à la libération de ses prisons de ceux qui y étaient incarcérés. Cependant, il ne s’agissait que d’Européens, de Libanais ou d’autres étrangers mais hélas pas d’Africains, ce qui me donne quelque part un sentiment d’échec. Je n’ai jamais hésité à lui en parler, y compris dans des allocutions publiques en sa présence. Et d’une certaine manière, après le « complot peuhl » de 1976, au tout début de mon séjour, il n’y a plus eu d’arrestations massives comme dans les années précédentes. Le fait que la relation avec la France était désormais confiante et non plus antagoniste a, bien entendu, contribué à une certaine libéralisation ; comme l’a fait en 1978 la réconciliation de Monrovia avec Senghor et Houphouët. Mais je reconnais que cela n’allait certainement pas assez loin ni assez vite. Je rappelle, par ailleurs, que Sékou Touré n’avait jamais hésité à faire exécuter certains de ses amis, et je lui ai d’ailleurs dit un jour ( et il ne l’a pas contesté ) qu’il avait fait tuer des gens qui étaient certainement plus fidèles que certains autres qui restaient à ses côtés ! Quant à l’adjectif « personnel »qui qualifie mon amitié avec Sékou Touré, c’est lui-même qui l’a utilisé mais j’en étais flatté.
3°) Ai-je bien entendu ce que vous dites, à savoir que vous étiez flatté par le caractère « personnel » de votre amitié avec Sékou Touré ?
Oui ! D’autant que cette relation confiante était l’une des conditions de la réussite de ma mission, qui avait trait aux liens entre la Guinée et la France, qui étaient restés exécrables de 1958 à 1975. J’ai travaillé avec Sékou Touré dans une atmosphère de sympathie, de compréhension et de confiance ! Je prépare, d’ailleurs, depuis 25 ans une biographie de Sékou Touré, dont la publication est prévue pour fin 2008.
4°) Le rôle d’un ambassadeur, me semble-t-il, est moins de tisser des liens personnels d’amitié avec le chef de l’Etat auprès duquel il est accrédité ( même si ça facilite les choses ) que de développer des relations harmonieuses de coopération entre cet Etat et le sien. Devenu pourtant l’ami personnel de Sékou Touré, n’avez-vous pas été horrifié par certains actes grotesques et criminels de ce dernier comme, par exemple, le sort réservé au garçon de 13 ou 14 ans du nom de Lamarana Diallo qui aurait été chargé par Telli Diallo de liquider le « responsable suprême de la révolution » ?
Oui, j’ai été horrifié, comme la plupart de mes collègues ambassadeurs à Conakry ( il y avait les Américains, les Allemands, les Suisses, les Italiens ) ! Les charges retenues contre ce gamin relevaient de la paranoïa. Je tiens à souligner que Telli aurait pu se réfugier à l’ambassade de France pour éviter le sort que lui a réservé Sékou Touré ; j’aurais tout fait pour le préserver. J’ajoute que dans cette histoire, Ismaël Touré a joué un rôle trouble. Il n’aimait pas Saïfoulaye Diallo, encore moins Telli Diallo. Pour des raisons de jalousie qui remontent loin dans le temps ! Ismaël Touré a toujours été soutenu par Sékou Touré bien qu’il ait été puni pendant quelques semaines en étant confiné à Faranah dans la concession familiale. Avec Ismaël Touré, je qualifierais les relations que j’avais eues avec lui de convenables. Quant au ministre Moussa Diakité, il m’a un jour demandé de me contenter de mon rôle d’ambassadeur et de ne pas chercher à jouer au libérateur de tous les détenus.
5°) Je reviens sur le cas du petit Lamarana Diallo qui constitue tout un symbole. C’est votre droit de clamer haut et fort votre fierté d’avoir été l’ami personnel de Sékou Touré. Cependant, vous reconnaissez vous-même avoir été accueilli, enfant, par un pays généreux et humaniste, la France qui vous a sauvé la vie à vous et à vos parents et qui vous a donné la possibilité et l’honneur de la représenter dans des instances internationales. Vous était-il impossible d’imaginer que le petit Lamarana Diallo allait subir le cruel destin auquel vous avez heureusement échappé en Allemagne nazie ?
Comme vous le savez, M. Diallo, sous Sékou Touré, il y a eu des dizaines de personnes arrêtées, détenues, torturées, exécutées, non seulement des cadres et des hommes adultes, mais aussi des enfants, des femmes, des vieillards, etc…Il y a eu des pendus ! Moi, je ne cherche pas des excuses mais des explications à ces pratiques évidemment condamnables. La politique que la France a menée après 1958 et jusqu’à la réconciliation de 1975 en a été pour une bonne partie responsable, et je n’ai jamais cherché à l’occulter. Mais il y a eu d’autres facteurs, en dehors aussi d’une certaine propension de Sékou Touré lui-même et de son régime au totalitarisme et à la violence: l’hostilité de certains pays voisins ( le Sénégal de Senghor, la Côte d’Ivoire d’Houphouët ), la virulence des opposants et en particulier de ceux qui avaient dû s’exiler, les réactions de ceux qui souffraient de la politique menée au nom de l’idéologie révolutionnaire ( notamment les commerçants, les agriculteurs, les éleveurs, beaucoup de cadres, chez les Peuhls, mais pas seulement chez eux ).
6°) Pour vous, Sékou Touré serait-il moins coupable que la France ?
N’exagérons rien. Mais la politique de la France de cette époque a contribué à pousser Sékou Touré à faire ce qu’il a fait. Et les conséquences en sont encore perceptibles aujourd’hui.
7°) Parlons d’une accusation portée contre vous par certains Guinéens, alors étudiants dans des universités françaises pendant que vous étiez en poste à Conakry. Ils soutiennent que vous seriez à l’origine de la traque lancée contre eux par M. Poniatowski, ministre de l’intérieur, au motif qu’ils étaient hostiles aux méthodes de votre ami Sékou Touré. Qu’en est-il ?
C’est la première fois que j’entends cette accusation ! Je n’y suis pour rien ! La seule chose que je sache, et ce n’est pas moi qui l’ai demandé, c’est que certaines publications d’opposants ont été interdites en France. En revanche, je reconnais avoir été pour quelque chose dans l’interdiction du livre « Prison d’Afrique » de Jean-Paul Alata. Je rappelle que ce dernier avait été déchu de la nationalité française par le Conseil d’Etat, en raison de son attitude viscéralement anti-française. Sékou Touré lui-même m’a dit un jour, mais je pense qu’il exagérait, que toutes les mesures anti-françaises qu’il avait prises au début de son régime l’avaient été sur le conseil d’Alata. J’en connais quelques autres qui ont dû pousser dans ce sens. Alata espérait par ce livre fléchir Sékou Touré et l’inciter à laisser son épouse et son fils guinéens à venir le rejoindre. J’étais persuadé du contraire et pensais que la publication allait raidir Sékou Touré et compliquer ma mission. Poniatowski l’ayant interdit en France, le livre s’était bien vendu ailleurs, comme à Genève ou en Belgique. L’interdiction a d’ailleurs été cassée par le tribunal administratif quelques années plus tard, mais à ce moment là, cela n’avait plus d’importance. Jean-Paul Alata s’est par la suite installé en Côte d’Ivoire, et y est mort, selon certains témoignages empoisonné justement par sa femme, sur ordre de Sékou Touré.
8°) Parlons maintenant d’un sujet à la mode : le cinquantenaire de la Guinée pour la préparation duquel vous êtes associé. Croyez-vous qu’il faille réhabiliter Sékou Touré le 28 septembre ou le 2 octobre 2008 ?
Ce n’est pas le cinquantenaire de Sékou Touré qu’il faut célébrer, mais celui de la Guinée indépendante. Il ne s’agit en rien de réhabiliter Sékou Touré, mais de faire un bilan public, objectif et contradictoire sur ce qui s’est fait de très bien, de bien, de médiocre ou de détestable au cours de ces cinq décennies, là encore sans oublier l’héritage de l’époque coloniale. Il ne doit y avoir aucune plaque commémorative, mais il ne faut pas occulter le passé, ce qui a été positif, ce qui a été négatif, et qui pèse encore sur les esprits des Guinéens. C’est l’occasion de mettre les compteurs à zéro, car il s’agit d’un problème de mémoire collective. La Guinée a maintenant derrière elle 25 ans de Première République et 25 ans de Seconde République. Je pense qu’il faut faire un bilan objectif des années « Sékou Touré », y compris celui des droits de l’Homme. Il ne s’agit pas du tout de réhabiliter Sékou Touré, car ce n’est pas l’objet ; mais il convient d’esquisser un bilan, de le mettre à sa juste place, comme tous les autres responsables qui ont joué un rôle dans le déroulement de cette histoire.
9°) Avec le recul, pourriez-vous qualifier de « globalement positif » le bilan de Sékou Touré ?
J’affirme que Sékou Touré avait les capacités et le prestige nécessaires pour que son bilan soit globalement positif. Ce n’est pas le cas, car il y a trop de points négatifs dans son action. Il faut être lucide sur ses excès, et je l’ai toujours été ! Je pense que son bilan est positif notamment dans le domaine des arts, de la culture et des sports. Sékou Touré a fait des efforts en matière de formation et d’éducation, en dépit du caractère obsessionnel de son idéologie. Béhanzin est pour quelque chose dans cette dérive radicale. Par contre, sur le plan économique, c’est largement un échec, dû à la collectivisation systématique et à outrance. On note du positif pour l’exploitation de la bauxite ( les trois sites de Fria, Kindia, Boké ont été mis en exploitation entre 1960 et 1975 ) ; mais des ratés pour la mise en valeur des gisements de fer du Nimba-Simandou, dont j’espère qu’ils sont aujourd’hui enfin prêts à être exploités pour le plus grand bien de tous les Guinéens et le bénéfice de toutes les régions du pays. Sur le plan politique, Sékou Touré a conduit la Guinée à l’indépendance sans un seul coup de feu ( que l’on pense au Vietnam ou l’Algérie, pour ne parler que des territoires qui étaient sous souveraineté française ) et il a également contribué de façon positive à l’unité africaine. Sur le plan des droits de l’Homme, en revanche, le bilan est totalement négatif ! J’ai eu l’occasion de le dire devant lui, en lui conseillant ouvertement de changer de politique, lors d’un colloque qu’il avait organisé en novembre 1978 sur « Droits de l’homme et droit des peuples ».
10°) N’étant pas « globalement positif », le bilan de Sékou Touré serait-il alors « globalement négatif » ?
Non, il n’est ni l’un ni l’autre !
11°) Alors, serait-il « globalement nul » ?
Je ne dirais pas cela. Votre raisonnement est trop mathématique, M. Diallo !
12°) Quelle comparaison pourriez-vous faire entre le régime de Sékou Touré et celui du Général Conté ?
Je connais sans doute moins bien les conditions actuelles, bien que je m’efforce de suivre avec attention ce qui se passe dans ce pays. Les deux régimes se caractérisent par énormément d’espoirs, dont beaucoup ont malheureusement été déçus! Certains gouvernements, certains Premiers ministres, certains ministres, certains responsables, ont fait de leur mieux, mais globalement, si l’on considère le formidable potentiel de la Guinée, on reste sur l’impression d’un formidable gâchis. Le premier a conduit la Guinée à la ruine au moins économique par la confusion du parti et de l’Etat et une vision idéologique qui n’était sans doute pas adaptée à l’esprit de la population ni au contexte africain. Le second, qui a su donner en 1984 une impulsion libérale et à desserrer une atmosphère trop étouffante, a moins de passif en matière de droits de l’Homme ( avec cependant les évènements de 1985 et ceux de 2007 ) sans toutefois réussir le virage économique tant espéré. Et que mérite amplement le peuple guinéen, qui n’a que faire des querelles et des ambitions qui se jouent au sommet.
13°) Abordons, à présent, le problème de l’unité nationale en Guinée. Ne trouvez-vous pas normale la frustration d’une certaine communauté, parmi les plus nombreuses, qui constate qu’aucun de ses représentants ne soit aux principaux postes de commande du pays ( Présidence de la République, Primature, Assemblée Nationale, Conseil Economique et Social, Patronat, Cour Suprême, Finances, Intérieur, « Extérieur », « grandes » ambassades comme Paris, Londres, Bruxelles, Berlin, Washington, Moscou, Ottawa, Tokyo, New Delhi, Pékin, Djedda, Dakar, Abidjan, Rabat, etc…) ?
Vous avez raison, dans une vraie démocratie, il faut que toutes les composantes de la Guinée soient représentées équitablement, dans les hautes sphères de l’Administration. Mais je trouve dommage qu’on continue à raisonner encore en termes d’ethnies, à tout juger en termes d’ethnies. La question ethnique se posant en Guinée, on ne doit pas l’occulter. Mais ce n’est pas le seul instrument de mesure dans un pays.
Je reconnais que Sékou Touré n’est pas innocent dans cette affaire, lui qui avait à un moment déclenché une véritable guerre à toute une communauté, forçant beaucoup de ses membres à l’exil. C’était excessif de sa part. Une véritable erreur ! Pourtant, d’éminents Peuhls lui sont restés fidèles jusqu’à la fin. Et la répression n’a pas épargné les Malinkés.
14°) une erreur ou une faute lourde de conséquences ?
Sans doute, à la fois une erreur et une faute !
Voyez-vous, mon rêve pour la Guinée était une solution politique à la libanaise, comme cela a été décidé autrefois, avec une répartition équitable et équilibrée entre les ethnies ou les religions pour les principaux postes à la tête de l’Etat. Mais l’exemple de ce qu’est aujourd’hui devenu le Liban est terrifiant et rend, je le crains, mon idée illusoire. A moins que les Guinéens ne parviennent enfin à dépasser ces clivages, où les générations jouent aussi leur rôle, et à raisonner et à agir globalement, en terme de peuple ( vous voyez, j’emploie volontairement le singulier ), de nation et d’Etat.
15°) Croyez-vous que le choix de Lansinè Kouyaté comme Premier ministre ait été une bonne chose pour la Guinée ?
Je connais et j’apprécie Lansana Kouyaté depuis longtemps ; il a été choisi à la suite d’une crise où la société civile a, pour la première fois, joué un rôle décisif et positif. Il dispose donc de beaucoup d’atouts, dont je pense qu’il tente de les jouer habilement ; mais je ne peux pas me permettre de juger dès aujourd’hui de son action. Nous devons actuellement nous attaquer au bilan de 50 années d’indépendance, et non pas à celui de 12 mois d’exercice de pouvoir. L’heure de faire son bilan arrivera aussi. Je souhaiterais que nous en parlions une autre fois.
Propos recueillis le 15/02/2008 par Ibrahima Kylé Diallo,
Directeur de la rédaction de www.guineepresse.info
On lui tire le chapeau. De toute façon nulle ne peut faire disparaitre l'histoire, toutes les zones d'ombre qui subsiste encore dans le parcours de l'ancien régime et même du présent seront levées progressivement; on saura tous ce qui s'est passé.
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